Les responsables de la mort de Clément seront jugés par la Cour d’assises de Paris

Les responsables de la mort de Clément seront jugés par la cour d’assises de Paris

Le 9 mars 2017, à l’issue d’une enquête qui aura duré près de quatre années, l’instruction pénale s’est conclue par le renvoi devant la Cour d’assises de Paris des agresseurs de Clément et de ses amis.

Esteban Morillo et Samuel Dufour sont accusés du crime de violences volontaires ayant provoqué la mort de Clément sans l’intention de la donner, avec la circonstance aggravante qu’elles ont été commises en réunion et avec armes. Ils sont aussi accusés avec Stéphane Calzaghe et Alexandre Eyraud d’avoir blessé M. et S. en réunion et avec usage ou menace d’armes, ainsi que de violences en réunion sur A..

Les conclusions de l’enquête et l’ordonnance de mise en accusation confirment le récit des amis de Clément qui n’a jamais varié.

Rappel du récit des camarades : S., A. et M. ont croisé trois skins (Samuel Dufour, Alexandre Eyraud et l’amie de ce dernier) dans les locaux d’une vente et les ont vu ranger des poings américains dans les sacs déposés en consigne. S., réagissant au message raciste affiché sur le vêtement de l’un d’entre eux, les a interpellés. Le groupe d’amis a ensuite attendu dans la rue le départ des néonazis pour que Clément, qui les avait rejoints avec retard, puisse s’y rendre à son tour. Un vigile alerté par les skins est venu leur demander de s’en aller. Ils lui ont alors signalé que les skins avaient rangé des poings américains dans leurs sacs et ils s’attendaient à les voir sortir encadrés par des policiers qui se trouvaient sur les lieux.

Il n’en a, hélas, rien été : lorsque Esteban Morillo (appelé en renfort), Samuel Dufour et Alexandre Eyraud sont sortis de l’immeuble de la vente, ils se sont dirigés directement vers le groupe des camarades. Alors qu’ils étaient tout près, M. leur a demandé de ne plus avancer. Esteban Morillo a alors frappé Clément d’un premier coup avec un poing américain, et la bagarre a commencé. Clément s’étant dégagé pendant qu’A. et S. contraient E. Morillo et que M. était aux prises avec Samuel Dufour (également armé), il est revenu vers l’agresseur qui lui tournait le dos. Esteban Morillo l’a alors à nouveau frappé, à mort. Le combat s’est poursuivi quelques secondes encore avant que l’un des skins donne le signal du repli et de la fuite.]

Les points essentiels de l’ordonnance de mise en accusation

1. L’origine de la confrontation violente : selon l’ordonnance, les images de vidéo-surveillance enregistrées le 5 juin 2013 rue Caumartin montrent que l’agression a eu lieu tout près du mur contre lequel se tenaient Clément et ses camarades et que ce sont les néo-nazis qui, contrairement à leurs déclarations, sont venus à leur contact. La légitime défense invoquée par les skins est donc écartée, tandis qu’elle est retenue au profit de M. pour les coups portés à Samuel Dufour.

Ainsi, l’ordonnance coupe court aux mensonges odieusement diffusés dans certains medias et sur les réseaux sociaux à propos du contenu de ces images : contrairement à ce qui a été répandu, elles ne montrent pas Clément agressant, qui plus est « par derrière », Esteban Morillo.

2. Le caractère collectif de l’agression : l’ordonnance se réfère aux expertises médicales selon lesquelles Clément a reçu au moins trois coups (et pour l’une d’entre elles, au moins cinq) « très violents ». Esteban Morillo n’admet en avoir donné que deux. La mise en accusation relève que certains témoins déclarent avoir vu Samuel Dufour frapper Clément et rappelle le texto dans lequel celui-ci s’en vantait lui-même le soir des faits. Elle note surtout que Samuel Dufour et Esteban Morillo ont agi comme des coauteurs d’une scène unique de violences, et qu’en conséquence ils doivent être jugés pour des coups mortels en réunion sans qu’il soit besoin de préciser la nature des coups portés par chacun d’entre eux.

3. L’usage de poings américains contre Clément et ses camarades : fortement discutée tout au long de l’enquête, l’utilisation d’armes est retenue par la mise en accusation.

L’autopsie pratiquée sur Clément avait émis des doutes sur l’usage d’un poing américain, au motif principal qu’on ne constatait pas de fracture des os propres du nez. L’expertise médicale suivante, tout en remarquant que les traces des coups sur le visage de Clément évoquaient l’emploi d’un objet métallique, se refusait à trancher en raison des hésitations de l’autopsie.

Une dernière expertise, utilisant une technique informatique plus performante, a remis en cause ces analyses en révélant que les os propres du nez étaient bien brisés. Aussi conclut-elle à la possibilité d’usage d’un poing américain, conclusion que conforte, selon elle, une ecchymose sur le visage de Clément « très évocatrice de l’usage d’un instrument métallique de type poing américain ».

L’ordonnance de mise en accusation constate par ailleurs que plusieurs témoins ont vu l’auteur des coups sur Clément armé d’un poing américain, et que Samuel Dufour s’en flatte dans le SMS envoyé à un ami après les faits.

La défense d’Esteban Morillo a annoncé vouloir faire appel de cette mise en accusation. Ce recours retardera la saisine de la Cour d’assises de Paris.
En tout état de cause, compte tenu de l’engorgement de celle-ci, le procès ne devrait pas avoir lieu avant un an, au moins.

CLÉMENT MÉRIC, APRÈS DEUX ANS D’ENQUÊTE, UNE RÉPONSE A QUELQUES CONTRE-VÉRITÉS

CLÉMENT MÉRIC,  APRÈS DEUX ANS D’ENQUÊTE, UNE RÉPONSE A QUELQUES CONTRE-VÉRITÉS

Il y a deux ans, Clément Méric, jeune militant antifasciste, mourrait sous les coups d’une bande de skinheads néonazis rue Caumartin à Paris. Alors que nous venons de lui rendre hommage, il est temps de faire un point sur l’avancée de l’enquête, et de dénoncer ainsi quelques contre-vérités principalement diffusées par les réseaux d’extrême-droite et relayées dans les médias[1].

« La responsabilité de la confrontation est à chercher du côté des antifascistes »

C’est en substance ce que racontait il y a encore quelques jours la défense d’E. Morillo devant la caméra de l’AFP. Elle fait là certainement référence à la réaction outrée d’un des amis de Clément lors de l’arrivée des skinheads à la vente privée de la rue Caumartin. L’enquête a établi que l’un de ceux-ci arborait sur son T-shirt le slogan « Par le sang et par l’honneur« , devise des Jeunesses hitlériennes. Réagir face à des affichages néo-nazis, ne pas baisser les yeux et ne pas rester silencieux, ce n’est pas une provocation, c’est une réaction saine.

Immédiatement avant d’agresser Clément, E. Morillo avait eu une conversation téléphonique avec son chef, Serge Ayoub. L’un des témoins raconte qu’après avoir raccroché, il a enfilé un poing américain à la main droite et dit au reste de la troupe « on y va ». Il serait vraiment intéressant de savoir ce que se sont dit ces deux hommes liés par une forte relation hiérarchique…

« Clément Méric et ses amis attendaient les skinheads pour en découdre »

Voilà ce qu’on peut lire ou entendre dans toute la presse, de Libération à Minute… Or, c’est faux. Le groupe attendait simplement que les néo-nazis quittent la vente privée pour que Clément, qui venait de les rejoindre, puisse faire ses courses en toute quiétude. C’est d’ailleurs pourquoi ils se tenaient à une certaine distance du lieu de la vente.

Une rencontre avec les néo-nazis leur semblait même impossible : ils avaient signalé à l’un des vigiles de la vente, qui était venu à leur rencontre, la présence de poings américains dans les sacs des skinheads (ces derniers avaient laissé voir ces objets en les glissant dans leurs sacs à l’entrée de la vente) afin qu’il prévienne deux policiers qui se trouvaient sur place. Le vigile n’en a rien fait, et quelques minutes après le départ des policiers, les skinheads sont sortis avec leurs armes.

« Le groupe de Clément Méric attendait des renforts »

Bien que l’on puisse le lire ici ou là, cette première intuition des policiers n’a jamais été confirmée par l’enquête qui a procédé à une analyse approfondie des téléphones. Et il est établi que personne n’est arrivé en renfort du côté des antifascistes.

A l’inverse, Morillo et deux autres personnes ont reconnu être venus sur les lieux pour prêter main forte aux skinheads, à leur appel.

« Les skinheads se sont défendus contre une agression des antifas »

C’est la thèse de l’inversion des rôles entre agresseurs et agressés largement diffusée par les milieux d’extrême-droite[2].

En sortant de l’immeuble de la vente pour – selon leurs dires – rejoindre le métro, les skinheads ont pris vers la gauche en direction du groupe des antifas, alors que l’entrée de métro la plus proche – visible de cet endroit – se trouvait à l’opposé, sur leur droite, direction vers laquelle un vigile leur avait conseillé d’aller.

Contrairement à ce qui est également parfois prétendu, le groupe de Clément n’a à aucun moment barré la route à celui d’E. Morillo. Les enregistrements de vidéosurveillance[3] montrent que l’agression a eu lieu au pied du mur de l’église où patientaient Clément Méric et ses camarades depuis plus de quarante minutes, et non au milieu de la voie comme le prétendent les skinheads. Il est donc établi qu’E. Morillo et ses comparses se sont délibérément dirigés vers les antifascistes.

Et c’est bien E. Morillo qui a porté le premier coup, comme il l’a lui-même avoué aux enquêteurs.

« Les skinheads n’étaient pas armés »

Il est acquis que S. Dufour l’était puisqu’il s’est vanté dans un SMS d’avoir utilisé un poing américain (aveu corroboré par des témoignages, parmi lesquels celui d’E. Morillo lui-même).

Quant à E. Morillo, qui reconnaît avoir porté à Clément le coup qui l’a tué, un vendeur et plusieurs passants affirment l’avoir vu un poing américain à la main.

Il y a aussi, et surtout, ces marques significatives sur le visage de Clément : des marques rectangulaires ponctuées de 2 cm sur 6 cm et de 2 cm sur 8 cm, qui devraient laisser peu de place au doute. Pourtant, se fondant sur les hésitations initiales du rapport d’autopsie, les expertises de médecine légale déjà réalisées ont renoncé à prendre clairement position : elles refusent de conclure formellement à l’usage d’un poing américain, sans pour autant en exclure la possibilité. De nouvelles expertises sont attendues pour clarification.

« Clément Méric est mort… » « accidentellement » ou « en chutant »

On a souvent évoqué la présence d’un poteau ou d’une poubelle à proximité de l’endroit où Clément s’est effondré et expliqué que c’est en se cognant la tête sur l’un des deux objets qu’il s’était tué. En réalité, Clément est tombé directement à terre sous le coup de son agresseur. Si le choc reçu à l’arrière de la tête au contact du sol pouvait avoir de graves conséquences, il est acquis, et cela a été clairement indiqué dès le début de l’enquête, que c’est le coup violemment porté au visage – sur l’arête du nez – qui l’a tué. La mort de Clément n’est pas un accident ; elle résulte bien d’un geste volontaire.

L’établissement de la vérité concernant la mort de Clément est un long combat contre la dissimulation, la diffamation et l’intoxication médiatique. Il est éprouvant, mais nous le mènerons jusqu’au bout.

Les parents de Clément Méric et ses amis présents lors de l’agression
Juin 2015
[1] Nos propos s’appuient sur l’instruction pénale qui est toujours en cours et devrait se prolonger encore plusieurs mois, du fait des nouvelles investigations prévues ; la tenue du procès d’assises ne doit donc pas être attendue avant 2016.

[2] Ainsi, l’opération « La vidéo de l’agression a parlé« , trois semaines après la mort de Clément, tentait de présenter les agresseurs en situation de légitime défense. Il était prétendu au sujet des images de vidéosurveillance qu’elles « montrent un Clément Méric provocateur » et paraissent  » conforter les arguments des militants d’extrême droite selon lesquels ils n’avaient fait que répliquer aux attaques des militants antifascistes« . Rien dans le dossier ne vient étayer ces allégations mensongères. Cette manipulation, probablement initiée par des relais de l’extrême droite dans la police, avait été, avec la complicité de RTL, relayée sans précaution par la plupart des médias, bien que contredite par des responsables de la police judiciaire.

[3] La vidéo est visible dans l’enquête de Thierry Vincent « Les violences de l’extrême droite – Le retour » diffusée par Canal + le 24 novembre 2014 dans le cadre du magazine « Spécial investigations ».

 

Des nuits de rage plutôt qu’une minute de silence

fondecran

Les 6 et 7 juin, le Comité pour Clément organise le festival « Les lendemains qui chantent » : deux soirs de musique militante et des tables de presse portant la diversité des luttes antifascistes. Organisé le même week-end que la manifestation antifasciste, il se veut un outil de commémoration politique.

Clément, comme beaucoup d’antifascistes, pensait que les luttes politiques ne se satisfont pas des moyens d’action « traditionnels », mais que nos combats gagnent à investir des domaines variés : les contre-cultures permettent de créer des espaces de résistance, une autonomie culturelle, souvent plus efficace et plus concrète qu’un tract ou une conférence. La musique est l’un de ces lieux que nous pouvons transformer en ligne de front : parce que la mort de Clément ne nous fera jamais baisser les bras, nous préférons les nuits de rage aux minutes de silence.

Si la musique permet sans doute de faire vivre nos luttes, il demeure qu’il est plus facile et plus évident de dédier un concert à une cause, à un mouvement, à une organisation d’anonymes. Le principe même de la commémoration politique pose la délicate question de la personnalisation, et de la transformation posthume d’un camarade en martyr. Nous ne souhaitons pas fuir cette question : nous nous la posons à chaque moment de l’existence du Comité pour Clément.

D’une part, ce festival n’a évidemment aucune visée lucrative, mais est organisé comme festival de soutien. Si des bénéfices en sont dégagés, ils serviront nos combats juridiques directement liés au meurtre de Clément.

D’autre part, il n’entend ni se limiter à l’hommage entre ami.es, ni participer à faire de Clément un martyr. Notre démarche part de ce constat : nous n’avons pas choisi la personnalisation de Clément. Les médias dominants se sont déchaînés avant, à notre place, transformant sa mort en rebondissement de feuilleton, niant ce qu’elle était en tout premier lieu : une agression fasciste, et le signe pour tou.te.s qu’il était urgent de (re)prendre l’antifascisme au sérieux. Dès lors, nous ne pouvons pas faire comme si Clément était resté l’anonyme libertaire qu’il aspirait à être : cela reviendrait à accepter la dépolitisation radicale de son meurtre, et à laisser son image être dépecée entre les intérêts de l’extrême droite et ceux des médias dominants, sans intervenir. Nous ne sommes pas de ceux qui refusent de rentrer dans l’arène ; or le souvenir de Clément en est une, certes douloureuse, mais décisive.

La récupération médiatique de la mort de Clément

Communiqué d’Acrimed (Observatoire des médias) du 10 juin 2013 :

La mort d’un jeune homme de 18 ans sous les coups de militants racistes est un fait politique. Les rassemblements à sa mémoire sont eux aussi un fait politique. Quand les médias se sont bornés à informer sur ces faits et à les commenter pour eux-mêmes, ils ont fait leur travail.

Autre fait politique : les formations politiques se sont emparées de ces faits pour les interpréter dans leur propre perspective et leur donner la suite de leur choix. Occasion a été ainsi donnée à une petite cohorte d’éditocrates de prendre de la hauteur et de transformer en problème majeur la « récupération politique », réelle ou supposée, sans se préoccuper d’une indéniable récupération médiatique.

Or celle-ci est elle-même un fait politique et médiatique : une récupération destinée à transformer l’information en spectacle de l’information et le débat en spectacle du débat.

C’est ainsi que l’on a pu lire, voir ou entendre des journalistes commenter la mort de Clément Méric comme s’il s’agissait d’un simple fait divers : la conséquence d’une banale bagarre de rue (qui aurait mal tourné) entre acheteurs de fringues. De quelle éthique peuvent se réclamer les « journalistes » qui sont parvenus à présenter un groupe de racistes comme un club d’amateurs de vêtements ?

1676789-serge-ayoub-clement-meric-etait-l-agresseur-selon-le-leader-des-jnrC’est ainsi que nous avons assisté pendant plusieurs jours à une mise en scène médiatique du prétendu débat sur « la montée des extrémismes » (pour reprendre le titre d’une émission d’Europe 1), avec à la clé l’amalgame (extrémiste ?) entre des formations collectives que tout oppose. De quelle éthique journalistique peuvent se prévaloir des médias qui confondent sciemment la virulence verbale et la violence physique qui se solde par la mort d’un homme ?

C’est ainsi, enfin, que des porte-paroles de groupes dont l’obédience fasciste est patente ont bénéficié, non pas de la seule possibilité de s’exprimer, mais d’une surexposition complaisante que les questions qui leur étaient posées aient été elles-mêmes complaisantes (comme sur BFM-TV) ou non (comme sur i-Télé). De quelle éthique journalistique pourraient se réclamer des médias qui, suivant cette pente, s’emploieraient demain, toutes proportions gardées (et nous savons garder les proportions), à illustrer ce que disait Jean-Luc Godard : « L’objectivité, c’est cinq minutes pour Hitler, cinq minutes pour les Juifs » ?

Acrimed, le 10 juin 2013

Post-scriptum
Une parmi beaucoup d’autres, la couverture d’Aujourd’hui en France du 7 juin reproduite ci-dessous, qui fait référence à des « affrontements entre extrémistes », est exemplaire de ces amalgames injustifiables qui ont marqué la couverture médiatique de cet évènement tragique.
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