« Nous avions tant espéré que cela n’arrive plus jamais… » Lettre à la famille, aux ami.e.s et aux camarades de Pavlos

20130919-IMG_2381La nuit dernière au Pirée, les fascistes ont de nouveau tué.

Aujourd’hui, pour la deuxième fois en trois mois, l’ensemble du mouvement antifasciste est en deuil. Pavlos Fyssas, alias Killah P., rappeur et militant anticapitaliste et antifasciste, a été attaqué la nuit dernière – mercredi 18 septembre, peu après minuit – par un groupe d’une dizaine de néo-nazis. Parmi eux se trouvait au moins un membre d’Aube Dorée, qui l’a poignardé trois fois en pleine poitrine. Pavlos est décédé des suites blessures à l’hôpital aux premières heures du jour. Lire la suite

Pierre Carles passe le barreau

Une version courte de cette réponse est parue dans le numéro 23 de Siné Mensuel (septembre 2013).

On connaissait Pierre Carles pour son excellent travail de réalisateur, moins pour son activité de conseiller juridique. Nous avons donc été surpris de le voir se mettre au service de la défense d’Esteban Morillo, dans le numéro de juillet-août de Siné Mensuel. Il y dresse un plaidoyer politique flamboyant en faveur du meurtrier présumé de Clément Méric.

Le numéro titrait en une : « Pierre Carles décortique l’affaire Clément Méric ». En fait de décryptage, on y trouve une piètre tentative d’analyse qui cite Marx et Bourdieu à l’appui d’une argumentation bancale. L’idée générale est de pointer la dimension occultée de lutte de classes dans l’affrontement entre Clément Méric et Esteban Morillo, alors qu’elle existe bel et bien, mais pas là où Pierre Carles croit la déceler. Il saisit aussi l’occasion pour tacler le milieu journalistique, ici encore à mauvais escient. Derrière l’affrontement politique entre militants d’extrême gauche et d’extrême droite se cacherait une guerre sociale entre, respectivement, bourgeois blancs fortement dotés en capital culturel et prolétariat d’origine immigrée forcément ignorant.

Passons sur le fait que Pierre Carles, croyant se distinguer, reprend une rengaine chère à certains mouvements d’extrême droite – à commencer par celui de Serge Ayoub dont faisait partie Esteban Morillo – en présentant les antifascistes comme des bourgeois contre des prolos, assertion loin de la réalité.

Il développe d’abord une conception mécaniste, qui postule que tout prolétaire défend forcément, face à un bourgeois, l’intérêt de sa classe. Si tel était le cas, la révolution aurait déjà eu lieu, mais c’est hélas omettre la question de conscience de la classe, tout aussi importante que celle de l’origine sociale. De fait, en choisissant les rangs de l’extrême droite, en diffusant ses idées de haine des travailleurs racisés et des organisations de la classe ouvrière, Esteban Morillo se faisait le supplétif de la bourgeoisie. Il étale ensuite un marxisme mal digéré, qui place Clément Méric dans le camp des exploiteurs, quand celui-ci, fils de travailleurs intellectuels, ne possédait aucun moyen de production et vendait sa force de travail, chez Quick, où il était salarié. Il s’agit enfin d’un mépris de classe, qui postule que si Esteban Morillo n’était pas diplômé, s’il a eu recours à la violence, c’est forcément qu’il appartenait aux « classes dangereuses » que sont les classes laborieuses, qu’il était issu d’un milieu défavorisé impliquant un « handicap de départ » et l’empêchant d’accéder aux armes du langage, ce qui reste à prouver.

Depuis son fauteuil d’apprenti sociologue, Pierre Carles donne du déroulement des faits une interprétation fantaisiste.Watch Full Movie Online Streaming Online and Download

Si la différence de capital culturel entre Clément Méric, étudiant à l’IEP de Paris, et Esteban Morillo est probable, pense-t-il réellement que Clément, ses amis, et les néo-nazis qui les ont attaqués se sont assis autour d’un thé pour les uns, d’une bière pour les autres, afin d’échanger sur leur niveau de qualification ? Et qu’Esteban aurait été pris d’un accès de rage en voyant Clément siroter son breuvage le petit doigt levé ? Ce qui s’est joué dans cette violence de rue aussi brève que tragique, c’est de la haine pure et simple, non pas pour une classe dominante, mais pour des idées et des valeurs au service des dominés, que l’agresseur avait décelées en identifiant Clément et ses amis comme des « gauchistes ».

Au-delà, c’est une vision totalement misérabiliste des classes populaires qui nous est présentée. Celles-ci seraient incapables de contrôler leurs pulsions violentes ou de faire preuve de sens de la repartie, ayant pour seul capital leur « force brute ». Autrement dit, pour Pierre Carles, pas de culture pour les classes populaires en-dehors de la culture dominante que lui-même possède. À ce compte-là, à quoi bon lutter, comme y appelle le réalisateur à la fin de son article, puisque les prolétaires sont socialement déterminés à ne pas voir plus loin que le bout de leur poing américain ? C’est négliger tout le pouvoir d’élaboration politique et discursive dont ils ont fait et font preuve pour résister à l’exploitation et la relégation. Cette vision, proche de celle de la bourgeoisie du XIXe siècle, n’est pas étonnante chez un auteur, cinéaste, qui commence son article en regrettant que les journalistes n’aient pas « disposé » des bons « outils d’analyse ». Lui-même étale ses références, ses arguments d’autorité, bref, pose son capital culturel sur la table, pour adopter un point de vue qui a tout du complexe du bourgeois prenant en pitié la brute prise au piège de sa propre sauvagerie et d’une justice de classe.

Car l’autre cible de Pierre Carles, outre une extrême gauche lettrée incapable de comprendre les masses incultes, ce sont les journalistes, narcisses noyés dans l’adoration d’un martyr socialement proche d’eux. Or, si dans les premiers jours la presse a peut-être dressé un portrait attachant de Clément Méric, on aurait plutôt attendu de Pierre Carles qu’il démonte le lynchage médiatique dont il a ensuite fait l’objet de la part de la droite, après les allégations fallacieuses de RTL le présentant comme l’agresseur. Oui, un affrontement de classes s’est bien joué rue de Caumartin le jour de la mort de Clément Méric. Oui il a été nié dans les médias. Par tous ceux qui ont classé le meurtre de Clément Méric dans la rubrique « fait divers », qui ont renvoyé dos à dos militants d’extrême gauche et d’extrême droite, qui ont vu dans cet événement une bagarre de jeunes excités, alors qu’elle opposait des militants anticapitalistes à des militants néo-nazis.

Comme Pierre Carles nous regrettons que les divisions de classes ne soient pas encore abolies et que le système scolaire vise davantage à les reproduire qu’à les gommer. Et nous le déplorons d’autant plus que nous savons que l’extrême droite se nourrit du découragement de certaines fractions des classes populaires, qu’elle apparat à tort comme un recours à des catégories sociales acculées par le système capitaliste. C’est contre cela aussi que Clément Méric, syndicaliste étudiant, se battait. Mais nous ne pensons pas que c’est en vomissant avec des arguments ressassés sur les militants qui s’engagent pour une société égalitaire et en se faisant l’avocat d’un assassin néo-nazi que le mouvement social avancera.

Des amis et camarades de Clément Méric

 

Clément, assassiné une deuxième fois

Nous publions ci-dessous le texte qui nous a été adressé par un camarade antifasciste en réaction aux mensonges diffusés par une partie de la presse au sujet de la mort de Clément.

Il n’aura pas fallu trois semaines pour que Clément Méric, militant engagé contre l’extrême droite, soit assassiné une deuxième fois. Depuis ce matin, tous les médias reprennent en coeur une information dont l’exclusivité revient à RTL. Une exclusivité dont on pourrait se passer volontiers. C’est le destin cruel mais, semble-t-il, tout naturel pour une presse qui cherche à savoir, pour sans doute ensuite départager, qui a commencé le premier à frappé sur l’autre. Voilà, Clément Méric est assassiné une deuxième fois, accusé d’un comportement « agressif » – selon Le Figaro – envers de simples skinheads, à qui l’on n’enlève pas le fait d’être d’extrême droite, mais qui en tout état de cause, faisaient bien gentiment leurs courses – comme tout un chacun finalement. Lire la suite

Pour Clément : La rage au cœur, ne jamais oublier, ne jamais pardonner

Mercredi 5 juin. Peu de jours ont passé et pourtant ils nous semblent une éternité : depuis la mort de Clément, nous sommes pris-es dans une effervescence qu’il est dur de maîtriser. Rien, sans doute, peut-être pas même les années et l’expérience que nous n’avons pas, ne peut préparer quiconque à enterrer un ami et camarade. Si le temps de recueillement et de deuil dont nous avons besoin ne nous est pas accordé, c’est que le meurtre de Clément est un meurtre politique. En tant que tel, il appelle une réponse politique. Ce monde ne s’arrête pas par égard pour nos larmes ; par respect pour Clément, pour ses luttes, nous ne pouvons pas baisser les bras, aujourd’hui moins que jamais. Il nous faut relever la tête, transformer notre douleur en colère, et notre rage, en force. Ce sont tout à la fois cette irrépressible douleur, cette irrépressible colère, rage, et force, qui habitent ces lignes par lesquelles nous voulons restituer à la mort de Clément le sens qu’il aurait voulu qu’on lui donne : un sens politique.
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On se souviendra…

Un texte de Julien Salingue

Clément,

Lorsque j’ai appris, hier soir, la nouvelle, j’ai cru tout d’abord que je te connaissais. Ce n’était pas le cas. Je t’ai pris pour un autre.

Mais plus j’y réfléchis, et plus je me dis que oui, je te connaissais. Même si nous ne nous sommes jamais rencontrés. Même si, jusqu’à hier soir, j’ignorais ton existence. Oui, je te connais. Tu es mon camarade. Tu es notre camarade.

Et ils t’ont tué. Ils ont tué l’un des nôtres.

À la télé, en ce moment, ils parlent d’ « altercation ». De « rixe ». De « face-à-face entre extrême-droite et extrême-gauche ». À vomir.

Ils disent qu’il ne faut pas tout mélanger. Qu’il faut éviter les amalgames. Que c’est tragique, mais qu’il ne faut pas vouloir tout interpréter, tout analyser, tout généraliser. Alors c’est comme ça, ils parlent de « bagarre ». À vomir.

18 ans. C’est ton âge. On ne doit pas mourir à 18 ans.

1995. C’est ton année de naissance. C’est aussi l’année où des fachos ont noyé Brahim Bouarram, lors du défilé annuel du FN.

Chaque 1er mai, depuis 18 ans, on se souvient de la mort de Brahim. Chaque 5 juin, désormais, on se souviendra de ta mort, Clément.

On se souviendra, comme le 1er mai, que l’extrême-droite tue. On se souviendra, comme le 1er mai, que le fascisme n’est pas mort. Que le ventre est toujours fécond. On s’en souviendra.

Mais on ne se contentera pas de ça. Et on n’attendra pas le 5 juin.

Dès ce soir, dans toute la France, il y aura des rassemblements. On occupera la rue. Pour dire, pour leur dire à ces nazillons, que la rue n’est pas à eux. Qu’elle ne l’a jamais été, et qu’elle ne le sera jamais.

Mais on ne se contentera pas de ça. On ne peut pas. On ne doit pas. Clément, ta mort nous dit beaucoup de choses. Et il s’agit de les prendre au sérieux.

Ta mort nous dit que les fachos sont en confiance en ce moment. Qu’ils pensent que tout leur est permis. Que le climat leur est favorable. Que leurs idées ont le vent en poupe.

Pas étonnant, dans un pays dans lequel des centaines de milliers de gens manifestent contre l’égalité des droits.

Pas étonnant, dans un pays dans lequel l’État traque les sans-papiers, les Rroms, expulse à tour de bras et couvre systématiquement les violences policières.

Pas étonnant, dans un pays dans lequel se multiplient les agressions contre les musulmans, tandis qu’éditorialistes et responsables politiques débattent poliment de savoir si l’islam est compatible avec « nos valeurs ».

Pas étonnant, dans un pays dans lequel le principal débat qui agite la droite, c’est de savoir quand et comment elle va s’allier avec l’extrême-droite, dont elle a depuis longtemps repris la plupart des idées.

Pas étonnant, dans un pays dans lequel la gauche gouvernementale a depuis longtemps renoncé à s’attaquer aux sources du mal et préfère « briser des tabous » pendant que d’autres rigolent en brisant des vies.

Alors ils sont tous là. Ils dénoncent. Ils sont horrifiés par ta mort. Ils disent qu’ils vont traquer et punir les coupables. Tant mieux. C’est bien le moins qu’ils puissent faire.

Mais une fois l’émotion surmontée, une fois l’emballement médiatique passé, ils retourneront à leurs petites affaires. Petites affaires qui permettent à l’extrême-droite, à mesure que la crise s’approfondit et qu’ils mènent la guerre aux pauvres, de continuer à distiller son poison mortel.

Font-ils semblant de ne pas voir que l’un des principaux effets de la crise, qui n’en est qu’à ses débuts, c’est de renforcer les logiques identitaires, chauvines, racistes, xénophobes ? Font-ils semblant de ne pas voir que partout en Europe, des courants et des discours politiques que l’on croyait appartenir au passé refont surface, se développent, s’organisent ? Font-ils semblant de ne pas voir que les néo-nazis sont aux portes du pouvoir en Grèce, grâce aux politiques d’austérité ? Font-ils semblant de ne pas voir que ta mort n’est pas un incident isolé, mais un signe des temps, annonciateur de l’orage qui gronde ?

Ils voient, mais ne veulent pas voir. Ils savent, mais ne veulent pas savoir. Ils n’ont rien retenu de l’histoire. Ils sont tellement aveuglés par leur fidélité au système qui les nourrit qu’ils sont prêts à tout pour le sauver, même à laisser la porte ouverte aux fascistes, qui ne veulent pas détruire ce système mais le réorganiser par la force.

Clément, tu étais un militant antifa, mais aussi un militant syndical. Tu étais de ceux qui ont compris que la lutte contre la gangrène fasciste passait par un combat quotidien, pieds à pieds, contre leurs idées et leurs activités, mais aussi par le combat pour une réelle transformation sociale, pour un autre monde, débarrassé des oppressions et de l’exploitation.

Clément, on se souviendra de ça aussi.

On ne va pas seulement pleurer, même si des fois, comme lorsque j’ai vu tout à l’heure ton année de naissance, ça fait du bien.

On va pleurer, mais on ne va pas en rester là.

Ils ne passeront pas.

Et tous ceux qui s’émeuvent aujourd’hui de ta mort alors qu’ils n’ont rien fait, bien au contraire, pour l’empêcher, devront, tôt ou tard, choisir leur camp.

Clément, je ne te connaissais pas, mais tu étais l’un des nôtres.

Ils ont tué l’un des nôtres.

Il n’y aura ni pardon, ni oubli.

Clément, la lutte continuera, avec et sans toi.

Adieu camarade.

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